Le danger des symboles

published on Jan. 10, 2015, 4:31 p.m. by eliotberriot | 1

Douze personnes ont été assassinées il y a quelques jours à Charlie Hebdo et je suis inquiet de la tournure que prennent les choses.

Je ne cherche pas à contester aux gens le droit d'être triste : la mort prématurée de douze personnes est un événement terrible, et je comprends que les familles des morts et les lecteurs du journal ressentent le besoin de se retrouver, de se réconforter, d'évoquer des souvenirs, de pleurer, tout simplement.

Seulement, ce qui est en train de se passer va bien au delà. Les morts de Charlie Hebdo sont déjà des symboles, quasiment des martyrs. Des centaines de milliers de gens se focalisent sur ces morts, manifestent, font suivre des chaînes, au point que l'attention générale est obsédée par les événements du 7 janvier. Je pense que cette réaction est disproportionnée et dangereuse.

Hiérarchie des problèmes

Au sein d'une société, tous les problèmes n'ont pas la même importance, et pour que les choses s'améliorent, il est nécessaire de traiter en priorité les problèmes les plus importants, les plus fondamentaux, les plus vastes, pour terminer par les plus spécifiques, anecdotiques.

Par exemple, une réforme économique qui va toucher des millions de gens est plus importante qu'un vol à main armée. Un problème de santé publique internationale compte plus que le salon de l'agriculture. Un risque de catastrophe nucléaire est plus problématique qu'une baisse des bénéfices minime des entreprises du CAC40. Etc.

Pourtant, dans les médias, dans les échanges entre personnes, dans les décisions politiques, les problèmes les plus importants ne sont pas nécessairement ceux qui sont traités en priorité. C'est même bien souvent l'inverse qui se produit, et la situation avec Charlie Hebdo l'illustre très bien.

Au moins 300 000 personnes se sont rassemblées aujourd'hui en hommage aux douze morts de mercredi.

La logique voudrait donc que des millions de français se mobilisent instamment pour sauver un projet de loi sur la qualité de l'air, torpillé par les lobbies, et qui aurait permis d'éviter entre 40 000 et 50 000 morts chaque année. Notez que le papier auquel je fais référence a été publié initialement dans Charlie Hebdo et que personne n'en parle, ce qui prouve que la plupart des gens qui défilent aujourd'hui dans les rues ne lisent de toute façon pas ce journal. Idem, silence quasi-total à ce sujet dans les "grands" médias.

Autre exemple. Saviez-vous que des entreprises françaises, avec la complicité de l'État, vendent des technologies de surveillance de masse à des dictatures ? Ces technologies permettent d'espionner la plus grande partie des communications, à l'échelle d'un pays, d'arrêter et de torturer les opposants politiques, donc de faire taire toute contestation. Personne n'en parle.

Un dernier pour la route, de nouveau tiré de Charlie Hebdo : la propagation de la fièvre Ébola - vous savez, celle qui a déjà 8235 morts au compteur et qui n'est pas partie pour s'arrêter - serait en partie due à la déforestation. Donc à cause de nous et de nos multinationales, en gros.

Des exemples comme ça, il y en a des tas, mais il faut surtout retenir que des milliers de gens au bas mot meurent chaque année, pour des raisons économiques, le tout dans l'indifférence générale. Personne n'en parle donc tout le monde s'en fout. Et pourtant, ces problèmes ont une importance bien plus élevée que ce qui est arrivé à Charlie Hebdo.

Paralysie médiatique

Si personne n'en parle, c'est peut-être à cause de la pression des lobbies, justement, qui n'ont pas franchement intérêt à ce que l'attention publique se concentre sur leur activité. Mais ça passe aussi par ces fameux symboles, ces martyrs, ces causes exemplaires qui se présentent une fois de temps en temps et mobilisent une attention disproportionnée par rapport à leur importance réelle.

Deuil national, chaînes de mail et de SMS, nombreux reportages et articles dans tous les médias, rassemblements populaires... On ne peut pas ne pas penser à Charlie. Même en restant chez soi, sans télévision, sans journaux, un proche va mettre le sujet sur la table.

Des problèmes bien plus importants passent ainsi au second plan, voire disparaissent complètement. C'est également l'occasion rêvée de faire passer en douce des réformes ou des décisions difficiles, pendant que les gens regardent ailleurs.

Quid des rassemblements ?

Enfin, je ne comprends pas ces manifestations. J'ai demandé quel en était l'objectif, on m'a répondu "Pour marquer le coup" ou "Pour la liberté d'expression". En quoi focaliser un pays entier sur un événement est-il positif pour la liberté d'expression ?

S'il s'agit bien d'un attentat terroriste perpétré par des extrémistes religieux, ces manifestations se font contre des personnes fondamentalement irrationnelles, mues par une foi qui nous dépasse - et qui les dépasse aussi, probablement -.

Que faire ?

Ceci dit, je comprends cette réaction, ce choc. Mais peut-être y-a t'il des choses plus utiles à faire ?

Plutôt que de se mobiliser pour des notions vagues, voire sans objectif particulier, pourquoi ne pas rendre hommage à Charlie Hebdo et se mobilisant sur les sujets importants traités par le journal ? Il n'y a qu'à piocher !

Ça peut paraître prétentieux ou moralisateur, mais dans des situations comme celles-ci, j'essaie de garder à l'esprit deux choses :

  • Il faut conserver la tête froide, ne pas réagir dans l'émotion. Cela ne veux pas dire qu'on a pas le droit d'être triste, simplement que la tristesse ne doit pas dicter notre raisonnement.
  • Ce n'est pas parce qu'une chose me touche personnellement qu'elle est importante pour tout le monde.

1 comment

  • Nina Kha - 2 years, 11 months ago

    Bonjour Eliot Merci d'avoir pris le temps d'exposer clairement ta vision de ce qui est en train de se passer après l'assassinat des Charlie. J'ai lu et relu plusieurs fois cet article. Je partage beaucoup d'éléments de cette analyse. Mais il me semble qu'il y manque quelque chose d'essentiel.

    Oui, nous devrions être constamment dans l'anticipation, le préventif, en intervenant partout avant que des drames abominables ne viennent nous réveiller ponctuellement, comme de sanglants points sur des "i" qui deviennent soudain affreusement majuscules, alors que, minuscules, quasi invisibles, ils ont somnolé benoîtement pendant des années dans nos esprits engourdis, dépassés par la course à l'emploi que semblent devenues nos vies depuis une trentaine d’années.

    Oui, nous devrions avoir une vigilance constante et solidaire pour notre propre vie et celles de nos camarades humains...car, après tout, ne sommes-nous pas vraiment de plus en plus nombreux à être concernés par le chômage, la misère montant inexorablement, le naufrage de l'éducation et de tout un ensemble de services publics grignotés peu à peu, par la dévastation de la planète et de son équilibre écologique et par cette soi-disant montée de l’individualisme ? Tout cela au nom d'une crise qui a bon dos et surtout de sacrées griffes, alors qu’il s’agit plus simplement d’un très vaste mouvement de marchandisation du monde et même de notre univers, si cela continue ainsi. La cupidité n'ayant pas de limites, il est logique qu'elle se répande au-delà même de notre ciel de moins en moins bleu, de plus en plus tourmenté. Ce processus ne pouvant réussir que si nous sommes continuellement mis en concurrence, en compétition puis en guerre les uns CONTRE les autres, à l’échelle de toute la planète, il est cohérent de nous faire croire que nous sommes seuls, isolés, petits et faibles, impuissants.

    Alors cette vigilance, qui s’appelle être citoyen, tout simplement, cette vigilance est vitale. Mais combien sommes-nous à l’être réellement ? Actifs d’esprit aussi bien que de corps ? Nous nous agitons comme des fourmis affolées pour chercher et trouver du travail, le garder, ne pas le perdre, en changer, se former, se reformer, en rechercher, en retrouver, le perdre de nouveau... Ah… que nous voilà bien occupés juste pour pouvoir espérer recevoir notre pitance quotidienne… alors penser… réfléchir… apprendre… se réunir…partager… agir… ? Nous occuper à gratter le sol éternellement pour survivre, « encore bien contents d’avoir un travail, alors pourquoi se plaindre ? », voilà bien une stratégie efficace pour nous détourner de cette cruciale vigilance.

    L’emploi et l’entreprise semblent être devenus l’alpha et l’oméga de notre temps, de nos vies. En leur nom, tout est permis. Pour une poignée d’emplois de misère (et quelques gros profits) ici, on peut tout détruire là… et vice-versa. Mais la vie, la vie ??? Avec ou sans religion, l’essence, le sens, la puissance, la splendeur et le mystère d’être vivant ? Quelle haine de l’humain dans cette divinisation de l’entreprise, du commerce, du fait économique… Tous au service d’une calculette ! Ah ! Quel joli sens à nos vies !

    Oui, manifester ces jours-ci peut paraître dérisoire, brouillon, inutile, et un détournement d’attention de plus, un phénomène voué à de multiples récupérations idéologiques. Mais… l’émotion, profonde, sincère, l’effroi et le chagrin, l’indignation et la colère ? Peut-elle être évacuée d’un simple raisonnement ? Il me semble que tout mouvement, toute action qui oublie, néglige, ne tient pas compte de notre dimension émotionnelle est vouée à l’échec. Les dictatures, intuitivement ou en s’appuyant depuis des décennies sur les recherches scientifiques sur le fonctionnement humain, jouent avec nos émotions et nous manipulent de plus en plus finement.

    Tu écris : « Il faut conserver la tête froide, ne pas réagir dans l'émotion. Cela ne veux pas dire qu'on a pas le droit d'être triste, simplement que la tristesse ne doit pas dicter notre raisonnement. »

    Je crains que ce soit une illusion de penser que cela est possible pour nous tous. Peut-être peux-tu écrire cela parce que, encore jeune, tu n’as pas idée de ce que représentait réellement Charlie Hebdo pour un paquet de gens dans notre pays. Pour moi, à partir de mes 16 ans, les Charlie ont été mes américains, mes libérateurs, d’une certaine façon. Ils ont contribué à ouvrir la cage d’inculture, de convention, de bêtise, d’ignorance et de tristesse dans laquelle je vivais. Ils étaient provoc, drôles, humanistes, si proches, comme des amis jamais rencontrés mais jamais oubliés. Alors quand j’ai appris qu’ils avaient été assassinés, un chagrin incroyable m’a envahie et ne disparaît pas.

    Je revendique le droit à l’émotion, car c’est elle le vrai moteur de toutes nos actions. Même s’il faut en effet la tempérer par la raison. Cela ne m’étonne pas que des centaines de milliers de personnes aient besoin de se réunir et de marcher ensemble dans une tristesse commune. Que m’importe que dans le tas, il y en ait qui n’ai jamais lu ni compris Charlie. Que m’importe qu’il y ait des détournements, des récupérations de toutes sortes.

    J’ai été très choquée, glacée même, par la réaction de plusieurs personnes à qui j’annonçais la mort des Charlie, le jour-même de la tuerie, à peine quelques heures après. Des propos du genre « il faut transformer la peine en rage, faire que leur mort serve à quelque chose, peut-être que cela servira à réveiller les consciences, etc… ». Mais le temps de l’émotion ? Du chagrin pour cette perte invraisemblable ? Qu’en font-ils ? Le besoin de crier, de pleurer, de se rassembler pour partager la douleur, le choc… C’est un deuil, tout de même ! 12 deuils pour le prix d’un, même ! Fait-on un deuil en 10 minutes, d'un claquement de doigt?!

    J’ai retrouvé un écho de mon incompréhension et de ma colère devant ces réactions si «rationnelles», dans les propos de Jeannette Bougrab, la compagne de Charb, le directeur de Charlie, assassiné mercredi. La journaliste qui l’interviewait pour je ne sais plus quelle chaîne télévisée, insistait « Mais peut-être que ces morts vont marquer une sorte de victoire à cause de la réaction qu’elles provoquent ? » Mme Bougrab, digne, sincère et sans peur, elle de parler le langage de l’émotion, de nous offrir sa sensibilité toute nue, a sursauté en recevant cette invitation- si cruelle ! - à percevoir la mort affreuse encore si proche de l’homme qu’elle aime comme « une victoire »… Quelle victoire ? Il est mort. Ils sont morts. Quelle victoire ?

    Alors je me demande… est-ce rationnel de ne pas prendre en compte en priorité justement le fait que nous soyons avant toute chose, des êtres d’émotion ? Est-ce réaliste de ne pas reconnaître et saluer notre aptitude à être touché profondément ? Ce n’est pas la rationalisation qui m’a poussée dans tant de combats pacifistes - souvent voués à l’échec, il est vrai mais qu’importe, sans essais, pas de réussite – mais bien l’émotion. Car le mot émotion vient justement du latin « motio = mouvement », et de » e = qui vient de ». C’est l’émotion qui nous pousse à entrer en mouvement, à agir … Les robots armés qui ont tué mercredi, jusqu'au policier blessé qui leur demandait grâce et qu’ils auraient pu épargner, quelles émotions les habitaient, eux ? En avaient-ils encore ?

    Je ne veux pas opposer raison et émotion, et je sais que ce n'est pas non plus ce que tu veux faire, Eliot. Mais c'est impossible de ne pas ressentir, à chaud, plus d'émotion que de désir de rationaliser. La raison viendra après. En son temps.

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